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PETITE HISTOIRE DES CINEMAS D'ORAN
 

 

 Souvenirs de Joseph Alfonsi - décembre 2007

À Oran je peignais les affiches de cinéma pour plusieurs salles et faisais les décors pour certaines manifestations et petits théâtres.
Mon patron était Raymond Mulphin, fils de Mr Joseph Mulphin, décorateur de l'Opéra d'Oran auprès de qui il avait fait son apprentissage et il excellait dans la réalisation de décors. Il enseignait aux beaux-arts le cliché de presse et avait créé un atelier de peinture et décoration rue Cavaignac.
Il a été le premier décorateur à créer des affiches monumentales et des véhicules décorés publicitairement qui sillonnaient les rues d'Oran pour annoncer les nouveaux films.
Une de ses réalisations : Pour la sortie du film Blanche-Neige, celle-ci et les 7 nains étaient animés sur la façade du Rialto…

A ORAN, il y avait 4 grands propriétaires de grandes salles, ils s'étaient appropriés les grandes firmes américaines ne permettant pas aux petites salles de passer des films à grand spectacle. Il y eut quand même quelques accords.
Voici à peu prés la répartition :
Mr ARGENCE : Cinémas Mogador, Century, Deal et plus tard le Lynx. ( 20th Century Fox, Les Artistes associés, Warner Bros)
Les frères CASTELLI : L'Empire, l'Escurial et le Familia (Metro Goldwyn Mayer et peut-être Paramount)
La famille TENOUDJI : Colisée et Rex (Columbia et autres maisons moins prestigieuses)
La chaîne SEIBERRASSE : Régent, Rialto (Rikid et autres moins prestigieuses, mais beaucoup de grands films français (La bataille du Rail, Fabiola…)

Les films changeaient tous les vendredis et c'était la course contre la montre, sachant que chaque salle commandait une grande affiche de façade, une très grande de 8m X 2,40 affichée sur la palissade qui masquait les travaux de rénovation de l'école Jules Renard côté rue d'Arzew + 2 banderoles texte pour le hall et pancartes des horaires et tarifs.
J'avais 4 employés et certains passaient parfois la nuit jusqu'à 3 heures du matin, le lit de camp dans l'atelier.
L'affiche n'était pas bien payée. Elle était peinte sur des chutes de papier journal, appelées " biftecks ". On s'approvisionnait à l'Echo d'Oran, ces rames mesuraient 2,50 X 2,50 environ.
La peinture était faite avec de la poudre diluée avec de la colle de peau de lapin qui se figeait en hiver. Il fallait réchauffer les pots pour les ramener à l'état liquide. En été, les odeurs qui se dégageaient étaient insoutenables. C'était cette même préparation qu'utilisait le décorateur de l'opéra.

Notre atelier a connu des années sombres, les façades de cinémas se modernisant, avaient remplacé les affiches par des lettres en relief ou néons. Le seul atelier concurrent du nôtre était l'atelier " Delon " situé au bd Charlemagne, plus spécialisé dans l'enseigne et la pancarte. Au décès de M. Delon, son neveu faisait les affiches des cinémas Empire et Escurial des frères Castelli.
La charge de travail se réduisant, M Mulphin s'était orienté sur la décoration et l'aménagement des magasins. Il avait décoré entre autres les halls des cinémas Century et Lynx.
Très tôt, M Mulphin m'avait laissé la responsabilité de l'atelier et je réalisais la composition, les portraits et les lettres des affiches.

 

 

 


Il est un autre événement, antérieur aux films en cinémascope et au cinéma en relief mais qui n'a pas eu le succès attendu.
Il était passé au cinéma MOGADOR, rue de Salles à titre expérimental, C'était le Rouxcolor
(Peut-être le nom de l'inventeur, Roux.) Il avait inventé un objectif capable de synthétiser les 4 couleurs de base = le jaune le rouge, le bleu et le gris. Il y avait Les 4 images sur la même pellicule.

Image
jaune
 Image
rouge
 Image
bleue
 Image
grise

A la projection, l'objectif superposait ces 4 couleurs pour obtenir une image très bien équilibrée. Le documentaire explicatif qui passait avant le grand film, vantait ce procédé, démontrant qu'il était performant dans tous les cas d'éclairage et de sujets filmés : eau, images, mer, terre, les différents tons de peaux etc.. et plus naturel que le TECHNICOLOR, de couleurs criardes à ses débuts.
Comme l'hypergonar, la prise de vues ce faisait avec le même objectif.
Il y avait une grande difficulté, c'est qu'à la projection, on voyait bien les images en couleurs, mais dans chacun des 4 cadres. Pour surmonter ce problème, plusieurs caches en papier kraft était collés sur l'écran pour ne garder qu'une seule image, celle du bas à droite.. mais petite.
Le premier et seul film a été la " la Belle Meunière, " retraçant la vie sentimentale de Schubert, interprété par Tino Rossi et la femme du producteur, Marcel Pagnol,
Ce film est passé à la T.V, plusieurs années après, mais en gris,
J'estime cette sortie, une dizaine d'années avant le cinémascope.
C'est Mr ARGENCE qui a eu l'honneur de passer ce film et le premier cinémascope. Le Rouxcolor est passé au MOGADOR, LE CENTURY n'existait pas encore.

Les dernières années, le Rex ne passait que des films égyptiens pour contenter la communauté arabe. Heureusement que ces films étaient sous-titrés en français, parce qu'ils ne comprenaient pas cette langue !
Moi-même, en tant que peintre en lettres, je faisais les affiches en copiant docilement les caractères arabes, sans savoir ce que cela voulait dire. S'il y a eu des erreurs calligraphiques en changeant la signification, personne ne s'en est aperçu !

 

LA SAGA DES CASTELLI

par Alfred Salinas
Echo de l'Oranie n° 317 - juillet 2008 (Extraits relatifs au cinéma)

 De mon enfance à Oran, il est une image qui me revient le plus souvent à l'esprit. Chaque matin, quand je me réveillais, j'apercevais de ma fenêtre une immense affiche posée sur un panneau au coin des rues Marengo et Charras. D'une semaine à l'autre, ce n'était jamais la même. Ornée de la mention" Prochainement ", elle témoignait de la sortie imminente d'un film au cinéma tout proche, le Familia.
Toutes frappaient l'imagination car avec leur croquis colorés elles charriaient une part de mystère et d'aventure qui faisait rêver et donnait envie d'aller voir ces films. Ailleurs, en ville, le spectacle de ces annonces publicitaires était aussi omniprésent.
Confusément, mon univers se peuplait de héros qui avaient le visage de Gary Cooper, James Dean, John Wayne et de tant d'autres sortis des studios d'Hollywood. Mais j'ai fini par réaliser que les véritables héros, c'étaient ceux qui avaient donné à des milliers de gens la possibilité de rêver, c'est-à-dire tous ces exploitants de salles comme le furent notamment les frères Castelli.
.../...
La saga oranaise des Castelli trouva sa source dans une histoire de vendetta en Corse.
D'ascendance florentine, le grand-père Antoine (1872-1931) avait l'honneur très chatouilleux. S'estimant bafoué par ses voisins, il en avait occis quelques-uns alors qu'il allait sur ses 28 ans. S'étant enfui à Sidi-bel-Abbés il s'engagea à la Légion Etrangère où il fit preuve de sa bravoure en Indochine, à Madagascar et au Maroc.
Rendu à la vie civile dans les années 1910, le grand-père Castelli trouva un emploi de garde champêtre au jardin du Petit-Vichy. C'est dans ce décor, aux pieds du Château-Neuf, que lui vint l'idée de s'impliquer dans les activités sportives de "L'Oranaise", fondée le 10 avril 1882. Il en fut vice-président entre 1916 et 1922 et sous son impulsion, les titres s'accumulèrent.
En 1922, il créa le Racing-Club qui ne tarda pas à s'illustrer à son tour. Mais son dynamisme ne se réduisait pas là. Le Livre d'Or de l'Algérie, paru en 1937, souligne qu'Antoine Castelli assuma la présidence de 39 associations et sociétés, un record qui fit de lui une sorte d'homme-orchestre de la ville d'Oran.
 
L'exemple était communicatif. Les trois enfants marchèrent sur les traces de leur père. Ils décidèrent, vers 1932, de monter une entreprise cinématographique. Le Familia fut la première salle qu'ils acquirent.
Située boulevard Oudinot à la Marine, elle avait été créée par le parisien Henri Meslot peu après son arrivée à Oran en 1924. Son cachet populaire et espagnol collait parfaitement à la mentalité des habitants des bas-quartiers. D'une contenance de 600 places, elle privilégiait des films espagnols (parfois en version originale) dont les vedettes étaient Imperio Argentina, Carmen Sevilla, Sarita Montiel et surtout Josélito qui à chaque diffusion suscitait un fol engouement. Les jeunes générations n'étaient pas oubliées. À leur intention étaient programmées les séries de Zorro et les Laurel et Hardy.
Dans la même lignée que le Familia, le Plaza vint élargir la sphère d'action des Castelli. Cette salle, qui se trouvait avenue d'Oujda, était personnellement dirigée par la grand-mère Castelli, épaulée par sa fidèle dame de compagnie, Mathilde, qui faisait office de caissière. Sous ses dehors autoritaires, la grandmère avait un coeur d'or.
Confortablement installée dans un grand fauteuil, elle laissait entrer les gosses du quartier sans les faire passer par la caisse.
 
L'année 1936 consacra la réussite professionnelle des Castelli avec la construction et l'ouverture de l'Empire, au-dessus du Passage Pascalin, entre les rues Alsace-Lorraine et de la Bastille.
 
 
C'était une immense salle de 1300 places, chef d'oeuvre architectural, pourvue d'un vaste hall que flanquaient deux bars et une confiserie. Derrière les caisses, fut ultérieurement aménagé un cercle de jeu privé baptisé " Le Cercle de l'Empire ". Un ascenseur permettait d'accéder aux balcons, ce qui était unique à l'époque. L'immeuble appartenait à Charles Pascalin. Mais une transaction savamment négociée assura aux Castelli un bail emphytéotique de 99 ans. L'Empire constituait un défi ambitieux. Les Castelli y placèrent toutes leurs économies. L'édifice coûta en tout trois millions de francs (valeur 1936).

Le succès fut au rendez-vous. Comment ne pas oublier les foules bigarrées qui se pressaient sur les marches, la besogne infinie des ouvreuses au pas léger et l'échappée belle du rideau qui se levait tandis que retentissaient les premières notes du " Vol du bourdon " de Rimski-Korsakov.
 
 
 
Séduite par les lieux, l'armée américaine les accapara en 1943 pour y faire fonctionner les services de leur Croix-Rouge et y organiser des projections et des soirées de divertissements auxquelles était conviée la jeunesse oranaise. Sur le modèle du cinéma concurrent " le Colisée " qui avait accueilli un récital de Joséphine Baker, la vocation multiforme s'intensifia au lendemain de la guerre. L'Empire devint aussi une salle de variétés. Parmi les célébrités qui s'y produisirent, figurèrent le crooner Paul Anka, auteur de "Diana" et "My destiny" qui, en 1958, fit un tabac, ainsi que des interprètes de jazz tels que Sydney Bechet, Lionel Hampton et Louis Armstrong qui donnèrent aux spectateurs l'illusion d'être de La Nouvelle-Orléans.
 
On y adjoignit bientôt "Le Petit Music-Hall du dimanche", un radio crochet animé le dimanche matin par Henri Genès et qui donna à des artistes locaux, aussi bien chanteurs que comédiens, l'opportunité de se faire connaître. Le renom de l'Empire traversa les mers, les frontières et... le siècle. À la fin de sa vie, survenue en 2004, le grand bonheur de mon père Antoine Castelli était d'entendre dire, même à l'étranger: L'Empire à Oran ? Bien sûr, je connais" rapporte son fils Antoine.
 

 
Au début des années 50, la construction de l'Escurial, dans la partie médiane du boulevard Seguin, ajouta un nouveau fleuron à l'empire des Castelli. Grande salle de 1200 places dont l'écran était bordé de statues imposantes, elle rivalisa en qualité et en recettes avec son aîné du passage Pascalin.
 
En 1960, apparut le Club, une salle d'art et d'essai de 300 places au rez-de-chaussée de l'Empire. Grâce à la famille Lauribe, qui leur était apparentée, les Castelli s'assurèrent également le contrôle de trois cinémas implantés au quartier de Saint-Eugène : l'Olympia, l'Alcazar (rendu célèbre par ses bals entre 1946 et 1948) et l'Alhambra du boulevard Vauchez. Si l'on y inclut la chaîne des Vox qu'ils possédaient à Mostaganem, Sidi-bel-Abbès, et Mascara, c'est au total une quinzaine de cinémas qui formaient l'essentiel de leur patrimoine dont la valeur, en 1962, était estimé à 12 milliards de francs.
 
Une société gérait l'ensemble sur le plan juridique: les Cinémas Oranais Castelli frères.
Louis Castelli en fut la tête pensante et l'organisateur. Doté d'une grande intelligence, il était toujours à imaginer des projets susceptibles à la fois d'étancher sa soif d'action et d'améliorer le bien-être des Oranais. Il sut prendre des risques et en recueillit les bénéfices.
Louis Castelli mourut le 8 octobre 1953, victime d'une rupture d'anévrisme à l'hôtel " Le Claridge " à Paris. Veuf de Léonie Lauribe, disparue à l'âge de 23 ans après lui avoir donné un fils, il avait ensuite épousé Berthe Angéli avec laquelle il eut trois enfants.
 
Antoine, le benjamin des frères releva le flambeau en compagnie de l'aîné Charles.
Il remplissait les fonctions de PDG du groupe. Domicilié au 44 de la rue Alsace-Lorraine, il passait l'essentiel du temps à une centaine de mètres de là, à l'Empire, ensorcelé par son décor grandiose et l'ambiance effrénée qui y régnait.
Il fut confronté au pari de la modernité. Le cinémascope et le son stéréophonique faisaient leur apparition, poussant les exploitants de salles à se livrer une guerre sans merci pour attirer le public.
Les Castelli durent faire preuve d'ingéniosité face à leurs concurrents parmi lesquels se détachaient Martial Argence, propriétaire entre autres du Century et du Mogador, et les frères Ténoudji qui possédaient le Colisée, rue de l'Artillerie. Ils mirent au point une technique leur attribuant, après de longues tractations avec les sociétés de distribution, la diffusion exclusive de la plupart des grosses productions mondiales, que ce soit des westerns, des policiers, des péplums, des comédies, des mélodies ou du romanesque. "Nous étions les numéros 1 à Oran", affirme Lucien Castelli. "Nous travaillions surtout avec Warner Bros, Metro Goldwin Mayer (MGM) et Paramount qui avaient des délégués à Alger, lesquels venaient à Oran avec des bobines de films pour que nous les visionnions", "Les séances de visionnage s'effectuaient entre minuit et deux heures du matin"
Les distributeurs nous proposaient des locomotives. Après examen, nous décidions si ces films étaient bons pour le public oranais. C'est ainsi qu'on a tout de suite pris les films de Josélito. MGM nous fournissait notamment des films avec Humphrey Bogart en tête d'affiche. Nous donnions à ces distributeurs des garanties de recettes sous la forme d'un couplage des salles. Les films passaient d'abord quatre semaines environ à l'Empire, puis étaient programmés pendant deux semaines dans les salles de quartier, ce qui faisait en tout six semaines. Nous réservions l'Escurial pour les productions de la Paramount. Nous demandions enfin à ces Compagnies de prendre en charge les frais de publicité.
L'Eglise catholique, qui exerçait un fort magistère en Oranie, contribuait souvent, par ses recommandations, aux succès d'audience. Cela n'allait pas sans quelques divisions au sein du clergé local. La sortie des " Dix commandements " donna lieu, en 1960, à des voix discordantes. Si le bulletin paroissial de Saint-Louis encourageait les fidèles à voir le film, à Saint-Eugène on était par contre assez hostile et l'on n'hésitait pas dans des sermons, notamment au patronage de la rue Berthelot, à dénoncer l'oeuvre de Cecil B. de Mille comme une manipulation des consciences.
Sous l'égide d'Antoine, Oran entra de plain-pied dans l'ère moderne du loisir culturel. Les habitants découvrirent les stars montantes du grand écran telles Marilyn Monroe, Charlton Heston et Elvis Presley.
 
A des degrés divers, tous les membres de la famille Castelli se mêlèrent à l'épopée. Henri Angeli, beau-frère de Louis, fut gérant du Familia et du Plaza tout en s'occupant d'une brasserie boulevard Oudinot. "Il a bien gagné sa vie car c'était un grand travailleur", témoigne Lucien qui géra aussi le Familia avant de militer dans l'OAS et d'être contraint, le 30 juin 1962, veille du référendum d'autodétermination, de fuir en Espagne parce que le FLN l'avait condamné à mort. Georges, fils aîné de Louis, eut en charge l'Escurial qu'il conserva jusqu'à la nationalisation en 1964, par l'Etat algérien, de tous les biens des Castelli. Les nouveaux maîtres du pays s'approprièrent les cinémas pour en faire des lieux de propagande. Puis, quand ils n'en eurent plus besoin, ils les fermèrent l'un après l'autre, les murèrent et les laissèrent se dégrader.
Que reste-t-il aujourd'hui de l'Empire et de l'Escurial, de leur éclat et de leur grandeur passée ? Plus rien, sinon les souvenirs amers d'un monde à jamais disparu.
On a tué le rêve.
 
Nota : Georges Vieville, de la Marine, adhérent du forum "familiaoranaise", transmet les précisions suivantes :
" Je suis indirectement apparenté à la famille Castelli par l'union de Georgette, soeur de mon père, avec Antoine Castelli.
Georgette réside à Béziers près de son fils Nanou, sa fille Christiane étant à Montpellier. Antoine Castelli décédé en 2004 repose au cimetière de Béziers dans le caveau familial où repose également ma grand-mère Amélia Buadès épouse Viéville. Louis Castelli repose au cimetière d'Oran dans la caveau des Castelli où se trouve également mon grand-père Louis Viéville.
Les 2 photos du cinéma l'Empire m'ont été communiquées par Nanou Castelli et retransmises à l'Écho de l'Oranie.

Quelques programmes de films de l'époque

 

 

 
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