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SIDI-BRAHIM

 

LE MONUMENT DE SIDI-BRAHIM A ORAN

LES COMBATS DE SIDI-BRAHIM 
 
 
 
 
Le monument de Sidi-Brahim d'Oran fut élevé en 1898 à la mémoire du 8e Bataillon de Chasseurs d'Orléans et du 2e Hussards qui, du 22 au 26 septembre 1845, résistèrent héroïquement à 5 à 6000 guerriers de l'Emir Abd-el-Kader. Repoussant tous les ultimatum, ils périrent plutôt que de se rendre, au marabout de Sidi-Brahim, entre Oujda et Djemaâ-Ghazouet (qui devint Nemours).

C'est durant ce combat, le 23 septembre 1845, que le capitaine Dutertre, prisonnier et blessé, fut conduit devant le marabout, sur les ordres d' Abd-el-Kader qui lui promettait la vie sauve s'il obtenait de ses camarades encerclés qu'ils se rendent.
Sans hésitation il prononça ces paroles légendaires : "Camarades, défendez-vous jusqu'à la mort " et tomba décapité. (d'autres récits disent : fusillé)
Après de nombreuses relations du combat déjà données, "l'Echo d'Oran", n° 52 du 4 octobre 1945 titrant : "Les 77 hommes du 8e Bataillon de Chasseurs au marabout de Sidi-Brahim" retrace le combat raconté par l'un des rares survivants, le caporal Lavayssière.
 
Sidi-Brahim est un symbole. Il est aux Chasseurs ce que Camerone est à la Légion.

Le temps s'écoule, mais le souvenir de cette lutte qui a coûté tant de sacrifices n'est pas éteint dans le cœur des Oranais, et c'est en 1893 que fut lancée l'idée d'un monument commémoratif.
Une souscription est ouverte et le sculpteur choisi : Dalou, l'un des plus grands de l'époque. Le propriétaire des carrières de marbre de Kléber, Emile Delmonte, s'engage à livrer le marbre nécessaire au prix coûtant.
Mais le baron de Montagnac, neveu du colonel de Montagnac, commandant le poste de Djemaâ, qui fut tué à proximité du marabout à la tête d'une charge des cavaliers du 2è hussards, émit une protestation : Ayant recueilli des fonds en France, il exigeait que le monument soit élevé à la seule mémoire de son oncle.

Le projet fut alors momentanément stoppé. Entre-temps le baron décéda, mais le différend demeura avec ses héritiers. Après discussions et tractations, l'affaire s'arrangea.
Le sculpteur Dalou avait fixé à 35.000 francs la fourniture des statues et du monument, somme couverte par les souscriptions et subventions, et une vingtaine de mille francs étaient encore nécessaires pour le transport des pièces du monument de Paris à Oran, la construction et l'installation d'une grille d'entourage, et la construction du piédestal.
Un conflit survint avec le sculpteur. Bien qu'il ait déjà perçu 5.000 francs sans se mettre encore au travail, il exigea non seulement la totalité des subventions déjà perçues par le Comité, mais aussi les 4.000 francs que l'Etat s'apprêtait à verser.
Une correspondance s'échangea sur un ton des plus vifs. Le Comité : "... sans mettre en doute la valeur de l'artiste, la "Gloire" et la "France" n'ont pas dû coûter de grands efforts d'imagination à un sculpteur d'aussi grand talent".
Les exigences de Dalou s'atténuèrent et, en juillet 1898, le Comité lui remis 10.000 francs.

Le 3 août 1898, de nombreuses personnes ont admiré sur le quai du Sénégal, à travers les ouvertures de deux énormes caisses à clairvoie les bronzes destinés au monument de Sidi-Brahim. Ces statues sont paraît-il fort belles. Elles ont été débarquées du vapeur " Stilbé " de la maison A.C. Le Quellec et fils, arrivé de Rouen.
Le 6 août, les bronzes du monument ont été transportés de la Marine sur la Place d'Armes ou dès le lendemain, l'entrepreneur M. Grès procèdera à leur mise en place. Pourront enfin disparaître les échafaudages qui déparent de façon si fâcheuse depuis de longs mois le coup d'œil de la place.
Enfin, depuis le 18 août, muni de ses ailes, la " Gloire " plane au sommet du monument. L'ensemble offrira un coup d'œil des plus artistiques dès que sera posée, dans quelques jours, contre le piédestal, la statue allégorique de l'Histoire inscrivant les noms des héros du glorieux combat.
Le 29 août, il ne reste plus qu'à graver dans la pierre les noms des glorieux héros.
 
Le comité accepte avec plaisir d'insérer au programme du lundi soir 7 novembre la représentation au Théâtre des Nouveautés de l'épisode du fait d'armes de Sidi Brahim par Emile Briet (Marcel Détaffe) avec mise en scène par Adolphe Argentari et projections électriques par M Aultrer. Des décors seront spécialement brossés par M. Chape pour ce magnifique spectacle dont l'interprétation sera confiée aux artistes de la troupe municipale et aux principaux amateurs de la ville.
L'apothéose finale sera suivie du couronnement de la Muse oranaise par les poètes de l'Oranie.
Les répétitions vont bon train. M. Jourdan aura le rôle pathétique du Colonel de Montagnac, M. Argentari dans le caporal Lavayssière, le soldat gouailleur et courageux jusqu'à la témérité, M. Menudier dans le capitaine de Géreaux.
 
L'inauguration est fixée au 17 décembre 1898.
Le monument se compose d'une haute stèle surmontée d'une "Gloire". Au bas de la colonne: la "France" est personnifiée par une femme agenouillée, tenant d'une main un drapeau et de l'autre écrivant : "Camarades, défendez-vous jusqu'à la mort" - sur le même plan : le "Capitaine Dutertre" blessé
- et au bas du socle une plaque commémorative: "Aux Héros de Sidi-Brahim - 1845".

Ce monument fait beaucoup d'effet et il reste l'un des plus beaux d'Algérie.

 

RELATION DES COMBATS
par M. Gobert, maire d'Oran, au cours de l'inauguration du monument le lundi 19 décembre 1898

 

En sortant de Tlemcen par la porte de Nedroma, et prenant, à l'ouest du phare une route que décorent des coulées basaltiques aux colonnes faites de prismes, à quinze cents mètres à peu près, se trouve un tumulus en maçonnerie surmonté d'une simple croix de bois noir. C'était là que reposaient du sommeil éternel les héros de Sidi-Brahim, les dernières victimes d'Abd-el-Kader, sur le terrain même de cette lutte héroïque. (Albert Laporte)

M. Gobert, maire, rappelle l'incomparable héroïsme : Septembre 1845. Abdelkader harcelé par nos colonnes, avait dû se réfugier au Maroc à proximité de nos frontières, qu'il franchissait inopinément, faisant sur notre territoire de fréquentes et redoutables incursions, razziant nos tribus fidèles, et disparaissant soudainement avec cette mobilité qui faisait sa principale force en le rendant insaisissable.
Le 21 septembre, la tribu des Souhalias sur la fidélité de laquelle on croyait pouvoir compter, signala la présence de l'émir qui, à la tête d'un faible contingent, menaçait les environs de Djemma-Ghazouat, aujourd'hui Nemours, et se préparait à soulever les Traras.
La garnison de ce poste-frontière, forte d'environ 600 hommes était sous les ordres du lieutenant-colonel de Montagnac, soldat intrépide et déterminé, dont le rêve avoué était de s'emparer à tout prix d'Abdelkader.Le maréchal Bugeaud, qui venait de rentrer en France, et le général Lamoricière, alors gouverneur intérimaire, connaissant la fougue du colonel, lui avaient recommandé d'éviter toute sortie imprudente et de se borner à occuper, avec sa faible garnison, son important poste d'observation.N'écoutant que son courage et désireux de secourir promptement les tribus menacées, le colonel laissa à Djemma une partie de la garnison sous les ordres du capitaine Coffyn, et sortit le soir même afin de reconnaître le terrain.
La petite colonne emportait avec elle six jours de vivres. Elle se composait de 60 cavaliers du 2è hussards, chef d'escadron Courby de Cognord et de 4 compagnies du Bataillon de Chasseurs d'Orléans, commandant Froment-Coste, en tout 406 hommes aguerris.
 
 
Albert Laporte dans "Souvenirs d'Algérie" rapporte :
Ils se montaient à 421 hommes :
8è bataillon de chasseurs : 10 officiers et 346 hommes.
2e hussards : 3 officiers et 62 hommes.
Officiers : colonel Montagnac, chef de bataillon Froment-Coste, qui figure sur le fameux tableau de la Prise de la Smala d'Horace Vernet, chef d'escadron Courby de Cognord, devenu depuis général, capitaines Dutertre, de Chargère, Géreaux, Burgaud, Gentil, lieutenants Klein, de Raymond, Larrazée, l'adjudant Thomas, le docteur Rosagutti.
Des 408 hommes, nous ne connaissons que les noms du clairon Roland et du chasseur Lavaissière qui seul pût revenir avec sa carabine, que la duchesse d'Orléans demanda à garder et lui échangea contre une carabine d'honneur.
Le dimanche, à dix heures du soir, la colonne sortit de Djama R'Azouat et marcha vers l'ouest pendant quatre heures. Elle fit une première halte
sur le bord de l'oued Taouli.
Le lendemain 22 septembre, elle repartait à 11 heures du matin et après une marche de 8 kms seulement, établissait son camp sur l'oued Tamana.

Sur l'avis d'un nouvel émissaire des Souhalias, on se remit en route vers l'oued Taouli.
Pendant ce temps, un second messager était arrivé ; celui-là venait du général Cavaignac qui, engagé sur la route d'Ain-Kobeira, réclamait 300 hommes de renfort.
Accorder ce renfort, c'était réduire ses forces à 168 hommes, et forcer par conséquent la colonne à revenir sur ses pas.
- Fuir le combat, quand l'ennemi s'avance sur nous ? s'écria le colonel Montagnac. Mon avis est de rester là.
L'opinion des officiers fut conforme à celle du colonel.

A ce moment divers indices laissaient pressentir que l'ennemi était proche.

Au même moment, les vedettes de hussards placées sur un petit mamelon à un quart de lieue de là, signalaient l'apparition de cavaliers arabes qui tournaient la montagne en face de notre camp.
Le colonel Montagnac, à cette nouvelle, donna l'ordre au chef d'escadron Courby de Cognord, d'envoyer l'adjudant avec quelques hommes pour s'assurer de ce qui se passait, mais elle est reçue à coups de fusil et se replie sur le camp, en annonçant que l'ennemi se trouve en grandes forces, commandé par Abdelkader en personne, reconnaissable de loin à son étendard et à sa garde de soldats réguliers.
On passe la nuit au campement et le lendemain, au point du jour, on constate que l'ennemi s'est sensiblement rapproché et que la colonne est entièrement cernée. A neuf heures, le colonel de Montagnac laisse à la garde du camp le commandant Froment Coste avec la 2è compagnie, capitaine Burgard, et la compagnie de carabiniers, capitaine de Géreaux.
Il marche à l'ennemi dont sa vaillance dédaigne le nombre, avec les 3è, 6è et 7è compagnies, les 60 hussards et une petite compagnie de carabiniers commandés par le sergent Bernard. La cavalerie s'avance en têt, au pas, les hommes tenant leurs chevaux par la bride. L'ennemi semble alors faire un mouvement de retraite, afin d'attirer nos soldats le plus loin possible du camp.
 
Il n'en fallait pas douter, les hostilités étaient commencées. Les vedettes furent remplacées par des postes du 8è bataillon, et comme la nuit approchait, le colonel prévint ses officiers qu'on lèverait le camp vers minuit et que, pour masquer le mouvement, de grands feux seraient allumés.
A minuit, en effet, la petite colonne, se replia sans bruit, mais dès sa sortie du camp, des coups de feu furent tirés sur ses flancs et son arrière-garde. On était observé et suivi. Le colonel n'en fit pas moins continuer la marche, et, dès la pointe du jour, on établit le bivouac près de Carcor, à cinq lieues de Djama-R'Azouat.
Cette fois toutes les crêtes des collines étaient couronnées de cavaliers arabes.
M. de Montagnac alors décide l'attaque. Il fait monter à cheval les hussards, prend trois compagnies de chasseurs commandées par les capitaines Larrazée, de Chargère et de Raymond, trois escouades de carabiniers sous les ordres du sergent Bernard, et, laissant la garde du camp au chef de bataillon Froment-Coste avec le reste de la troupe, s'avance d'une lieue au-devant des Arabes qui, impassibles, le regardent venir.

Tout à coup les arabes habilement dissimulés dans les replis du terrain, surgissent de toutes parts, en nombre relativement considérable, et se préparent à nous attaquer.
Le Colonel partage alors en deux pelotons ses 60 cavaliers, le premier ayant à sa tête le chef d'escadron de Cognord et le capitaine Gentil de St Alphonse, se précipite résolument sur la masse ennemie, la sabrant éperdument. Mais ces vaillants hommes écrasés par le nombre tombent presque tous sur les monceaux de cadavres arabes.
 
 
 

Dès le début de l'action le capitaine St Alphonse est tué d'un coup de feu à bout portant, et le commandant de Cognord dont le cheval est tué sous lui, ne doit son salut qu'au dévouement d'un hussard qui lui donne le sien.
Le second peloton s'ébranle à son tour, et charge avec une vigueur surhumaine la cavalerie arabe, mais bientôt, comme le premier, il succombe sous le nombre. Le sous-lieutenant Klein est tué, et quelques hommes seulement, glorieux débris de cette troupe héroïque, peuvent à grand-peine rejoindre les trois compagnies de Chasseurs qui arrivaient au pas de course, le colonel Montagnac en tête, et prenaient audacieusement l'offensive.
L'ennemi se montre alors avec toutes ses forces. Plus de 10 000 hommes, cavaliers et fantassins barrent le passage à nos Chasseurs qui, obligés de franchir un ravin, éprouvent des pertes sensibles, et finalement se trouvent entourés de toutes parts.
Attaqués par toute la cavalerie, les trois compagnies, sous un feu meurtrier, se forment en carré avec autant d'ordre et de précision qu'à la manœuvre et ripostent par une décharge vengeresse qui fait un instant fléchir les assaillants et couvre le terrain de leurs morts. Mais bientôt les cartouches sont épuisées et nos soldats, réduits à l'arme blanche, attendent valeureusement armés de leurs redoutables baïonnettes. Pleins de prudence, malgré la confiance qu'ils puisaient dans leur nombre, les arabes s'éloignent de vingt pas et de là, fusillent jusqu'au dernier nos Chasseurs désarmés.
Le colonel de Montagnac succombe dès le début.
Le commandant de Cognord qui lui succède est frappé de plusieurs balles et enlevé vivant par des réguliers.
Le lieutenant de Raymond de la 7è compagnie et le capitaine de Chargères de la 6è tombent mortellement frappés tandis que le sous-lieutenant Larrazel, grièvement blessé était enlevé avec le clairon Rolland également atteint de plusieurs blessures. Rolland, ce brave entre les braves, le seul des prisonniers de la Deira qui échappa ensuite au massacre du 27 avril 1846, ce héros que nous avons le bonheur de compter aujourd'hui parmi nous, put gagner Lalla-Maghnia après une merveilleuse et poignante odyssée.
A dix heures, le premier acte de ce sombre drame était terminé. Les quatre-cinquièmes de nos Chasseurs étaient morts à leurs postes de combat. Les autres, presque tous blessés étaient prisonniers.
Sur le point d'expirer le colonel avait envoyé au camp le maréchal-des-logis Barbut, faire part au commandant Froment-Coste de sa situation critique, et lui enjoindre de venir l'appuyer avec la 2è compagnie et les carabiniers.

Froment-Coste pressentait l'irrémédiable désastre. L'écho des derniers coups de fusil avait retenti dans son cœur comme un glas funèbre, lorsque les cris de joie de l'ennemi vinrent lui confirmer la véracité de ses pressentiments.
Selon leur coutume barbare, les arabes venaient de décapiter nos morts et dans le délire de leur facile victoire, agitaient frénétiquement au bout de leurs sabres ces sanglants trophées.
Sur le champ, le commandant voit que toute résistance est impossible. Il doit imiter la conduite du colonel. Ses chasseurs et lui doivent mourir comme viennent de le faire leurs compagnons de gloire, en vendant chèrement leur vie.
Il choisit la position la moins désavantageuse, et fait former le carré à sa compagnie.
Assaillis par une trombe humaine, nos infortunés soldats, malgré des prodiges de valeur, et après avoir infligé à l'ennemi des pertes énormes, sont bientôt anéantis. Froment-Coste tombe le premier mortellement frappé d'une balle au front, et , après lui, le capitaine Burgard. L'Adjudant-major Dutertre, qui lui succède dans le commandement, est blessé à son tour. L'adjudant Thomas est également enlevé, blessé, au moment où il exhortait les quelques hommes restés debout à mourir sur les corps de leurs officiers.

Les arabes se précipitent sur ces survivants presque tous criblés de blessures, et les entraînent prisonniers. Parmi eux se trouve l'adjudant-major Dutertre.
L'ennemi en se retirant n'avait même pas songé à donné une sépulture à nos soldats.
Cinq mois plus tard, la colonne Cavaignac, passant sur ce champ de carnage, put constater que ces héros étaient morts à leur poste, comme un vieux mur que l'on bat en brèche, selon l'expression de l'un des survivants. Leurs ossements formaient encore deux carrés au milieu desquels on reconnut les restes du colonel de Montagnac et du commandant Froment-Coste.
Des 400 braves de la colonne Montagnac, Il ne restait plus que la compagnie de Carabiniers, capitaine de Géreaux, quelques muletiers, gardiens de troupeaux, gardiens de bagages, et une poignée d'hommes composant la grand'garde, commandée par le caporal Lavayssière, en tout 83 hommes.
Le capitaine de Géreaux, voyant que la lutte en rase campagne ne pouvait aboutir qu'à un nouveau désastre, dirigea sa troupe sur le marabout de Sidi-Brahim, occupé par des arabes, situé à vingt minutes du camp. Il réussit à s'en emparer après avoir perdu 5 hommes. C'est là qu'Abdelkader vint l'attaquer.
Dans sa précipitation bien compréhensible, de Géreaux avait abandonné ses bagages. Il n'avait emporté que très peu de vivres, mais chaque homme avait six paquets de cartouches, ce dont les assaillants allaient s'apercevoir.

Le marabout, dont la muraille extérieure, forteresse improvisée, mesurait à peine un mètre de hauteur, présentait la forme d'un carré de vingt mètres de côté. Vingt hommes furent placés sur chacun de ces côtés, attaqués simultanément par des masses énormes. Accueillies par un feu terrible et bien dirigé, ces masses hésitèrent puis reculèrent au-delà de la portée de nos fusils.
A ce moment, le brave caporal Lavayssière, improvisant un drapeau avec une ceinture et des mouchoirs, monta sur le dôme du marabout et, sous un déluge de projectiles, fit flotter les couleurs françaises aux yeux de l'ennemi étonné de tant d'audace, pendant que nos admirables soldats, frémissant d'enthousiasme, juraient de se faire tuer jusqu'au dernier, à l'ombre de cet emblème sacré de la Patrie.
Désirant éviter une nouvelle attaque, les arabes envoyèrent un parlementaire pour demander la reddition des défenseurs du marabout en leur promettant la vie sauve. Le capitaine Dutertre, fait prisonnier du combat du matin, fut chargé de cette mission, dont la non réussite devait être immédiatement punie de mort.
Epuisé par ses blessures encore béantes, et se soutenant à peine, Dutertre arrive au pied de la muraille, escorté de deux réguliers, le yatagan au poing :
" Camarades, s'écrie-t-il, je suis envoyé pour vous engager à vous rendre, et je vous dis, moi : Défendez-vous jusqu'à la mort ! Vive la France ! "
Admirables paroles et sublime sacrifice, car Abdelkader, insensible à tant de grandeur d'âme, ordonna sur le champ le supplice de ce héros.
Deux parlementaires arabes, successivement envoyés porteurs de promesses d'abord, et de menaces ensuite, n'obtinrent du capitaine de Géreaux que cette fière réponse : " Les Français meurent, mais ne se rendent jamais ! "
La nuit approchait. L'émir ordonna une nouvelle attaque. Elle s'exécuta sur les quatre faces à la fois, avec une fureur indescriptible. Les assiégeants étaient au pied de la muraille, envoyant à nos soldats une avalanche de pierres et d'innombrables coups de feu. Mais aucun d'eux ne put franchir l'enceinte, et repoussés sur tous les points, ils durent après deux heures de lutte, abandonner le terrain, jonché de leurs cadavres, et se retirer hors de portée.
Nos carabiniers passèrent la nuit à se fortifier de leur mieux. Avec les pierres dont l'ennemi avait couvert le pourtour du marabout, ils improvisèrent des créneaux pour les combats probables du lendemain.
Le 24, au point du jour, en effet, plus de deux mille arabes, cavaliers et fantassins donnèrent un assaut furieux, mais nos soldats avaient encore des munitions et les assaillants tombaient comme la grêle sous leur feu habilement dirigé. Le lieutenant Chapdelaine, excellent tireur, ayant saisi la carabine d'un blessé, désignait d'avance ceux qui devaient tomber sous son arme meurtrière. Une fois encore, après une lutte acharnée de plusieurs heures, l'ennemi dut abandonner le champ de bataille à nos valeureux carabiniers.
Cependant Abdelkader, redoutant d'être surpris par la colonne de Barral, qui rayaonnait dans les environs, avait hâte d'en finir avec cette poignée de combattants qui tenaient en échec la totalité de ses forces. Il se retira avec le gros de ses troupes laissant autour du marabout environ 500 hommes, divisés en trois groupes.
Loa garnison du marabout était réduite à 60 hommes. Les deux journées de combat avaient à tel point épuisé les munitions que l'on dut dédoubler les cartouches et couper les balles pendant la seconde nuit.
Mais l'ennemi n'attaquait plus, il attendait prudemment que la faim et la soif surtout eussent accompli leur œuvre. Nos soldats, exténués, en souffraient cruellement et le soir du troisième jour, ils prenaient la résolution de rompre le cercle qui les entourait ou de mourir les armes à la main.
Le 25, à 7 heures du matin, ces vaillants hommes, franchissant la muraille, se précipitent au pas de course sur le premier poste ennemi, le culbutent, et, dépassant le cercle d'investissement gagent le large en se dirigeant sur Djemma-Ghazouat. L'attaque fut si soudaine, si irrésistible que l'ennemi, interdit, ne songea même pas à poursuivre sans délai la proie qui lui échappait. Nos carabiniers n'eurent dans cet engagement que 5 blessés qu'ils emportèrent avec eux.
Après une heure de marche, ils rencontrèrent un ruisseau où ils purent enfin étancher la soif qui les dévorait.
Cette halte ne dura que quelques instants et nos soldats reprirent la route de Djemma. Avec un bonheur inespéré ils franchissent le grand plateau dont l'extrémité se trouve à trois kilomètres de la place qu'ils aperçoivent enfin, et dont la garnison venait en toute hâte à leur secours. C'était l'espoir, c'était la vie !
Hélas ! l'éveil avait été donné par l'ennemi sorti enfin de sa stupeur. De toutes parts, les tribus sortaient en armes et attaquaient ces infortunés soldats privés de cartouches et arrivés au dernier terme de l'épuisement. Trois fois, les carabiniers durent former le carré pour repousser l'ennemi et se reformant ensuite en colonne d'attaque, se précipitèrent à travers la trouée que traçaient leurs baïonnettes sanglantes..

Mais leur nombre diminuait rapidement. Déjà Chapdelaine, de Géreaux et le docteur Rosaguti étaient tués. Vingt hommes restaient presque tous blessés. Le brave Lavayssière toujours invulnérable, conduisait cette héroïque phalange qui, toujours combattant, s'émiettait sur cette route funèbre !
Tout à coup une fusillade retentit, et les Ouled Ziri qui barraient le passage aux survivants de cette lutte surhumaine, prirent subitement la fuite. La petite garnison de Djemma, forte de 138 hommes, sous les ordres du capitaine Corty, venait d'apparaître sur le terrain, et les treize héros échappés miraculeusement, tombaient dans les bras de leurs camarades. A leur tête était encore l'intrépide Lavayssière, le seul qui n'eut reçu aucune blessure et qui rapportât son arme.
De ces treize hommes, deux périrent d'épuisement au moment où, portés par leurs libérateurs, ils allaient franchir les portes de la ville. Trois autres moururent le lendemain malgré les soins qui leur furent prodigués. C'est donc huit hommes seulement qui survécurent.

Il restait aussi le clairon Roland. Il était prisonnier d'Abd-el-Kader, avec les premiers soldats du colonel Montagnac. Une nuit, le massacre des prisonniers est décidé. Roland décide de se sauver. Vers minuit, le signal du massacre est donné. Le clairon s'élance, tue d'un coup de couteau le premier Arabe qu'il rencontre, saute par-dessus le cadavre, franchit une haie et roule de l'autre côté. En se relevant, il se sent saisir par la ceinture de son pantalon mais le pantalon en lambeaux se déchire et Roland se sauve en chemise. Une balle l'atteint à la jambe droite. Il continue à fuir et quand il est hors de portée de fusil, il s'arrête, s'assied et attend. Quoi ? Qu'un de ses camarades vienne le rejoindre.
Mais il ne voit venir personne. En revanche, il entend les cris de ses camarades qu'on égorge.
Roland reprend sa course. Le jour il se cache, la nuit il marche. Le soir du troisième jour, par un orage terrible, le malheureux presque nu, brisé, exténué, mourant, se livre aux Marocains.
Il est vendu dix francs à un Arabe, qui, dans l'espoir d'une plus haute récompense, le rend aux Français.

D'autre part, parmi les prisonniers des combats du 23, onze hommes seulement échappèrent au massacre ordonné par Abdelkader et furent amenés au Maroc. Parmi eux se trouvait le commandant Courby de Cognord et le lieutenant Lazzaret, dont une lettre fit connaître que, moyennant une rançon de 30.000 francs, les Riflains les amèneraient à Melilla. La négociation aboutit grâce au Gouverneur de cette place et le 2 novembre 1846, après quatorze mois de la plus rude captivité, les prisonniers étaient reçus à bras ouverts par des officiers espagnols, et s'embarquaient ensuite pour Nemours, où le colonel de Mac-Mahon et la garnison fêtèrent avec une joie indicible le retour inespéré de ces vaillants que l'on croyait morts, à peu de distance de là, sur le terrain de Sidi-Brahim, témoin de leur valeur.
Tel fut ce combat de géants, digne des héros d'Homère.
Nous avions perdu 8 officiers et 360 hommes, mais l'ennemi dans son succès accusait 800 morts et 1200 blessés.
C'est vers les frontières du Maroc, au cap Mélonia que le général Cavaignac accula les traîtres qui avaient attirés dans un piège le colonel de Montagnac. C'est là que quatre à cinq mille Arabes furent égorgés et poussés à la mer. Nos soldats furieux ne faisaient aucun quartier. Le clairon Roland était de la fête. A lui seul il tua plus de trente Arabes. Le soir, il déclara humblement être satisfait.

Coïncidence étrange, ressemblant à une providentielle expiation, c'est aussi au marabout de Sidi-Brahim, où ils avait naguère ordonné le meurtre de Dutertre, qu'Abdelkader abandonné de tous, se rendit au colonel de Montauban et aux généraux Lamoricière et Cavaignac, avant de faire sa soumission au duc d'Aumale.

C'est en effet à Sidi-Brahim, que s'est accompli le dernier acte de la vie politique et militaire d'Abd-el-Kader.
Voici comment eut lieu à Sidi-Brahim la rencontre d'Abd-el-Kader avec le général Lamoricière.
Des deux côtés on arriva vers deux heures de l'après-midi. L'émir portait le costume sous lequel nos soldats le connaissaient si bien, haïkh de laine blanche tortillé autour de la tête avec la corde en poil de chameau, double burnous blanc recouvert d'un burnous noir, bottes plissées en cuir rouge, longs éperons. Il montait un cheval gris de maigre apparence. Sa belle jument noire blessée au passage de la Mélonia, le suivait avec les mulets. Tous ses officiers étaient blessés, lui-même avait la jambe entourée d'un bandage.
En attendant Lamoricière, Abd-el-Kader jetait un long regard d'adieu aux campagnes qui entourent Sidi-Brahim, où la fatalité le livrait aux mains de ses ennemis, à la place même où il avait remporté sa dernière victoire.
Enfin le général arrive. Quatre escadrons de chasseurs d'Afrique et de spahis forment la haie. L'Émir, suivi de ses lieutenants, passa au milieu des troupes, la tête haute, avec un sentiment de suprême orgueil, en entendant le tambour battre aux champs et en voyant les soldats présenter les armes.
Mais quel sentiment alors dût-il éprouver quand on passa devant la koubba de Sidi-Brahim ? Les officiers mirent sabre à la main, les soldats portèrent les armes, les fanions s'inclinèrent et Lamoricière, le képi à la main, l'oeil ardent, la lèvre crispée, répondit à l'Émir qui l'interrogeait du regard :
- C'est l'hommage rendu au courage des nôtres, le jour où Dieu te donna la victoire.

 
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