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COUTUMES DE CHEZ NOUS

 

Origine des "YOUYOUS"

L'heure de l'anisette

Calendrier et superstitions

 

 

ORIGINE DES "YOUYOUS"

Vous avez tous entendu ces femmes juives séfarades qui, pour manifester leur joie lors des cérémonies ou festivités, notamment les mariages, poussent des youyous, ces longs cris aigus et modulés qui résonnent dans les synagogues ou autres salles de réception. Ce sont des moments de chaleur humaine que partagent les familles et qui font sourire (ou gênent) plus d'un.

On a donné toutes sortes d'origines, plus fantaisistes les unes que les autres, à ces vivats, mais non la plus ancienne et la plus proche de la vérité.
 
Qui ne se souvient pas que d'après la bible, Jacob avait échangé le droit d'aînesse d'Esaü contre un plat de lentilles ? Avant sa mort, leur père Isaac, devenu aveugle, veut rétablir Ésaü dans ses droits. Mais, Rébecca profite de la cécité de son mari pour lui faire donner sa bénédiction à Jacob.
Ésaü, furieux, décide de tuer son frère dès leur père serait décédé. Rébecca découvre ses intentions et implore Jacob de fuir chez Laban, son oncle.

Jacob se réfugie donc chez Laban, lequel a deux filles Léa et Rachel. Jacob rencontre la cadette, Rachel, près d'un puits à proximité de Harran. Il souhaite l'épouser, mais Laban refuse tant que l'aînée n'est pas mariée. Cependant, Laban accepte de lui accorder la main de sa fille Rachel contre sept années de travail à son service.

Au bout des sept années, les préparatifs de la fête ont lieu. Or tous ceux qui avaient assisté à ces préparatifs (dont le marié était exclu), savaient que l'ignoble Laban greffant cupidité et mauvaise foi, préparait un coup fourré à son futur gendre, mais ne pouvaient le dire ouvertement à Jacob par crainte de représailles.

A ce propos, le Midrash (Berechit Rabba 70: 19) raconte que le jour de son mariage avec celle qu'il croyait être Rachel, Jacob vit les gens de l'endroit prendre part avec ardeur aux préparatifs de la cérémonie et chanter en l'honneur des futurs époux.
Jacob leur dit : "Pourquoi manifestez-vous autant d'enthousiasme pour mes noces?". Ce à quoi ils lui répondirent : "Nous voulons montrer notre gratitude envers celui qui a apporté la bénédiction dans notre région".
Ils essayaient par là d'utiliser une ruse oratoire afin de souffler à Jacob sous le nez de Laban que celle-ci n'était pas Rachel mais bien Léa.
En accompagnant l'heureux marié sous le dais nuptial, les invités chantaient sans interruption :
"ha lya, ha lya, ha lya, ha lya...",
onomatopée qui voulait faire l'allusion "C'est Léa, c'est Léa", une sorte d'avertissement dans le style de "Tu me fends le coeur !" du César de Pagnol, mais que l'époux n'a pas compris, l'esprit rempli de ce qu'il croyait être son futur bonheur.
C'est seulement au matin, qu'il réalisa la duperie et comprit les paroles de la chanson. En ce temps-là, les mariées étaient toutes couvertes de voiles et Jacob n'a pas pu s'en apercevoir dans l'obscurité de la tente, avant le jour.

La bible dit : "Laban réunit tous les habitants du lieu et fit un banquet ... Or, le matin, il se trouva que c'était Léa" (29: 19,25)
Laban lui accordera finalement Rachel en échange de sept nouvelles années à son service.
 
De là viennent les différents types de youyous déformés, spécifiques aux régions, voire aux pays, qui émaillent nos joies. Comme beaucoup de traditions juives, celle-ci également a été reprise par d'autres peuples.
 
Précisons encore que cette tradition est typiquement séfarade et que les achkénazes trouvent ridicule. A ce propos voici une anecdote plaisante mais significative de la société israélienne:
la mère d'Amir Perets, l'ancien Ministre de la Défense, devait se rendre un jour avec ses jeunes enfants a une Brit-Mila où seraient mêlés Ashkénazes et Séfarades. La mère annonça avec un sérieux imperturbable qu'elle tenait absolument à pousser ses youyous l'heure venue. Les enfants lui dirent: "Aurais-tu perdu la raison, il en est hors de question !".
"S'il en est hors de question, répondit-elle, alors je ne viens pas".
S'ensuivirent alors, des pourparlers entre la mère et les enfants pour savoir combien de youyous elle pourrait aller, elle pas moins de dix, eux pas plus de cinq. Finalement ils tombèrent d'accord sur cinq.
La cérémonie commença et les enfants comptèrent....
Amir Perets dit plus tard qu'il réalisa le ridicule de ce genre de négociations et déclara : Nous traduirons notre joie par le nombre de youyous qu'il nous plaira"... (Journal Haarets 17/02/06).

 

     

     L'HEURE DE L'ANISETTE
     
    L'heure de l'anisette en Afrique du Nord et en Algérie en particulier était devenue une habitude incontournable.
    Consommé dans les " cafés " par une population essentiellement masculine, ce breuvage laiteux et parfumé, plus ou moins épais, emplissait des verres de petite contenance (15 cl) qui s'alignaient, à l'heure de l'apéritif, sur les comptoirs, avec les soucoupes de kémia.
    Mais l'anisette ouvrait aussi dans des verres à eau les repas dominicaux en famille, les pique-niques à la plage ou sous les oliviers, marquait la conclusion de bien des marchés. Les samedis soirs et dimanches matins, autour des comptoirs, on refaisait le monde devant cette boisson typiquement méditerranéenne, cousine de l'ouzo grec ou de l'arack chypriote et prisée même par bien des musulmans.
    Pourtant, l'engouement pour ce breuvage rafraîchissant n'a pas toujours été de même nature. Il a d'abord figuré dans la pharmacopée parmi les remèdes utilisés par les premiers habitants européens du pays. C'est la population maltaise qui, dès le milieu du 19e siècle, a distillé une liqueur à base de fenouil sauvage, d'aneth, censée prévenir ou combattre la fameuse fièvre des marais, c'est-à-dire le paludisme. Ses vertus étaient multiples : préventive, on l'ingérait pure, en petites quantités, d'où l'expression " boire l'anis à la maltaise ". On l'utilisait en compresses calmantes pendant les accès de la maladie. Diluée, on en faisait des gargarismes, des bains de bouche. Pure, elle combattait les maux de dents. A peine allongée d'eau, elle soulageait gastrites et coliques. Enfant, j'ai observé un vieux rebouteux espagnol, venu soigner la cheville de ma mère gonflée par une entorse. Il absorbait de grandes lampées d'anisette pure qu'il chauffait dans sa bouche et soufflait ensuite sur la jambe avant de la masser vigoureusement. Mon père qui examinait le niveau de la bouteille disait en riant qu'il devait en avaler un bon peu au passage...
    Par la suite, c'est l'essence d'anis étoilé ou badiane qui donna à l'anisette sa composition définitive et l'usine Gras d'Alger, fondée en 1872, fut une des premières à commercialiser cette boisson. Vint ensuite l'usine Cristal, créée en 1884 par la famille Liminana d'Oran.

    L'anisette devint pour les usines un marché florissant. La marque Phénix des frères Timsitt d'Oran était même largement consommée par la communauté israélite puisqu'elle avait reçu l'agrément des rabbins. Pendant la Seconde Guerre mondiale, quelques " accros ", ne supportant pas d'en être privés plus longtemps, s'étaient même appliqués à une fabrication maison. Bref, ralliant les amateurs de toutes les communautés, l'anisette était devenue le breuvage typique du pays, la boisson " nationale ".
     
    On la buvait de différentes façons. Les grands amateurs y ajoutaient seulement une quantité égale d'eau fraîche. Dans le Constantinois, certains la coloraient d'un peu de grenadine et appelaient cela " une tomate " et pour ne pas être en reste, dans l'Oranais, on y ajoutait de la menthe, ce qui donnait " un poivron " ou un "perroquet" ; dans l'Algérois, l'anisette additionnée de menthe devenait " un sulfate " ; plus tard, on y mit des glaçons, en prenant la précaution de les faire glisser dans le verre seulement après avoir versé l'eau, le liquide pur se cristallisant au contact de la glace.
    Quoi qu'il en soit, l'anisette bien diluée pouvait aussi être cette boisson rafraîchissante qui étanchait merveilleusement la soif, les jours de grande chaleur. On ne pouvait la déguster que sous un ciel lumineux et sur une terre brûlée de soleil. On a du mal à lui trouver le même goût ailleurs.
    Marie-Jeanne Groud
    L'Algérianiste n° 82 - juin 1998

Précisions de Rose Gatto :

L'anis étoilé (badiane) est vieux comme le monde. Son beau fruit aux huit coques soudées en étoile (d'où son nom) a la lointaine Chine et la presqu'île indochinoise comme terres de prédilection. Mais il pousse également dans d'autres régions humides et chaudes. Les Babyloniens le connaissaient déjà et le citaient dans leurs tablettes d'argile marquées de signes cunéiforme, comme potion souveraine contre la peste. Pline l'Ancien, lui, affirmait que " l'anis fait dormir et garde la jeunesse du visage. "
Par delà les siècles, on a trouvé nombre de vertus curatives à la liqueur d'anis, mais on peut se demander si ses indéniables vertus gustatives n'y sont pas pour quelque chose.
Le remède s'est vite installé à une place privilégiée dans le cœur des gourmets pour faire le renom de la liqueur d'anis, la boisson favorite de tous les peuples méditerranéens et, en particulier, les Français d'Afrique du Nord.

En 1872, une dynastie de célèbres distillateurs - Français d'Afrique du Nord, précisément - décide de fabriquer et de vendre la fameuse " anisette " que l'on élaborait depuis des générations dans leur famille.
Très vite, c'est le succès. L'anisette est à la mode. Du modeste rapin de Montmartre aux beaux messieurs du Moulin Rouge, de la midinette à la Goulue, le Tout-Paris s'entiche de cette boisson. On raconte que Toulouse-Lautrec fait même pour elle, des infidélités à sa légendaire absinthe.
Tour à tour autorisée, puis interdite, puis à nouveau autorisée, l'anisette a fait dès 1922, partie du folklore et de la joie de vivre des Français d'Algérie. Elle a traversé, simple et pure, toutes ces péripéties et continue, inchangée, sa longue et belle carrière.
Certains, par snobisme, mais d'autres, beaucoup plus nombreux, lèvent souvent leur verre à sa santé parce qu'ils apprécient ses qualités rafraîchissantes car, même largement additionnée d'eau, elle conserve ce parfum subtil et, ce qui est sa raison d'être, le vrai goût de l'anis.

 

 

CALENDRIER ET SUPERSTITIONS
 
 
 Ceux qui ne pensent qu'à dénigrer les Oranais vous diront qu'un de leurs défauts - parmi tant d'autres - c'est qu'ils sont horriblement superstitieux... N'en croyez rien... En tout cas, je peux vous l'assurer, ce n'est pas l'avis des Oranais eux-mêmes, et cela pour une raison toute simple, c'est qu'ils savent parfaitement que d'être superstitieux, ça porte malheur.

Mais, - car il y a toujours un mais - même et surtout parce qu'ils savent qu'ils ne sont pas superstitieux, les Oranais ont toujours observé certaines règles pour éviter la schcoumoune.
Tout d'abord, ne jamais rien entreprendre les jours du calendrier qui "portent malheur"...
" Quels sont ces jours ? " Eh bien, par exemple, pour partir en voyage, les journées les moins propices de la semaine sont le vendredi. et à un degré moindre, le mardi... C'était là une croyance - ne me faites pas dire une superstition - venue, en droite ligne, aussi bien d'Espagne que du Mezzogiorno italien, en vertu d'un adage affirmant qu'il ne fallait ni se marier, ni embarquer, un vendredi ou un mardi. A Procida et à Bari, on soutenait que : "di venere et di marte, non si sposa e non si parte" ; tandis qu'à Alicante et à Valence, on répondait : "los viernes y los martes, ni te cases, ni te embarques" ; et plus forts que les ancêtres, dans les villages et dans les fermes d'Oranie, on complétait : "ni gallina Ilueca pones" (et tu ne mets pas de poule à couver).

Se marier un mardi, de mémoire d'Oranais, personne ne l'avait jamais fait, sauf chez certains juifs orthodoxes, car le Livre de la Genèse dit que le troisième jour de la semaine, c'est à dire le mardi - et seulement ce jour-là - Dieu vit que sa création était bonne. Chez les chrétiens, les mariages se célébraient toujours le samedi, et plus rarement - depuis la fin de la guerre - le lundi ; chez les israélites, généralement le dimanche.

Pourtant les hommes dont le métier était la pêche ou la navigation - on disait d'eux que c'étaient des " embarqués " - devaient inévitablement lever l'ancre, un mardi ou un vendredi. Cela se faisait bien sûr, mais ce n'était pas sans de sérieuses appréhensions...

Le vendredi en revanche était un jour bénéfique pour " s'arrêter " (à croire que l'on était toujours en mouvement) et s'acheter un dixième de l'Algérienne, chez le marchand des billets de la loterie. Certains de ces marchands étaient célèbres parce qu'ils portaient de la chance ...
Et, tout d'abord, une certaine Julie, personnage pittoresque, le cheveu affreusement rouge, l'oeil gauche disant de vilaines choses à l'oeil droit, qui hantait le Boulevard Séguin, le Boulevard Clémenceau, la rue de Mostaganem et s'aventurait jusqu'à la rue d'Arzew. Elle avait une spécialité pour donner de la chance au client : elle se passait le billet de loterie sur le... sur la... enfin, là où vous savez : " Allez, prends ce billet, mon chéri, avec " ça " tu as la fortune avec toi, tu peux pas perdre ! " Je ne sais si " ça "peut revendiquer sa place au chapitre des superstitions, mais nombreux étaient ceux qui y croyaient - sans être superstitieux, faut-il le préciser ?...

Il y avait encore un pauvre garçon, venu de la rue des Juifs, la bave aux lèvres, le corps entièrement disloqué, un peu bossu, ne pouvant se tenir droit, toujours en diagonale, la main droite traînant à terre, vêtu d'oripeaux dus vraisemblablement à la charité publique, la veste trop longue, les poches lourdement chargées d'on ne savait trop quoi, le pantalon trop court laissant voir des "cagnettes" fort poilues, des chaussettes tirebouchonnées dégringolant sur d'immenses godasses. On pouvait le voir déambuler devant la terrasse du Martinez, plus mendiant que vendeur de loterie, et les clients lui prenaient de temps à autre un des dixièmes épinglés à son revers.... Ne croyez pas que c'était "pour avoir la chance des bossus", ça, ce serait de la superstition ; c'était seulement parce qu'il "vous faisait de la peine"...

Enfin, l'un des plus connus de ces vendeurs, celui qui avait le monopole de la vente des billets à la Marine, s'appelait Vidal. C'était un brave garçon, paraplégique, aimé de tous, qui, autour des années 40, avait pris possession d'une espèce de grand cube en bois délavé, sans aucune inscription publicitaire, qui lui servait d'étal et derrière lequel il trôna, sans manquer un seul jour, à la porte du " Café Albert ", Place de la République, jusqu'au départ du dernier de ses clients, en 1962... Vous allez encore me dire qu'on achetait les billets chez lui par superstition ! Pas du tout ! c'est seulement parce que nous, comme on avait bon coeur, on croyait que si on achetait à un infirme, la chance était obligée de venir nous apporter une compensation sonnante et trébuchante... Mais la chance est capricieuse, même si on prenait les mêmes précautions que les gens superstitieux, par exemple de venir un vendredi 13 ou de se croiser les doigts, et, lorsqu'on avait acheté une série de dixièmes sans qu'aucun de ceux-ci ne rapportât ne fût-ce qu'un remboursable, alors on s'en prenait à Vidal : "Tché, Vidal, pourquoi je continue à t'acheter des billets, à toi ; rien que tu apportes " la mala pata " - " la mauvaise patte ", expression oranaise pour exprimer la malchance -... C'était le moins que l'on pouvait dire à un handicapé des membres inférieurs ! Pourtant, il n'y entrait là aucune méchanceté mesquine, aucune cruauté ironique. C'était simplement le constat que, décidément, les bons esprits qui président à la chance de chacun, ne marchaient pas du même pas que le pauvre Vidal...

Donc, il y a comme ça des jours dans le calendrier où il vaut mieux ne rien faire... Par exemple, le Jour des Morts, au lendemain de la Toussaint. Ce jour-là, aucun bateau de pêche ne sortait du port, et les vieux marins racontaient du côté de la Calère, que ceux qui avaient enfreint cette règle, avaient ramené dans leurs filets, des crânes et des ossements. Le long du quai Lamoune et du Pilotage, comme sur les pannes du dock 5, on y croyait dur comme fer. Et si vous, vous n'y croyez pas, demandez donc à Christiane de vous raconter la mésaventure survenue à son bonhomme de père. Ce jour-là, le brave Sador (diminutif de Salvador), bravant l'interdit, était sorti pêcher avec un cousin, aussi incrédule et forte tête que lui. La mer était étrangement calme et la brume épaisse qui stagnait autour d'eux, avait isolé les deux hommes dans un univers cotonneux, silencieux et fantasmagorique. Nos deux compères n'en menaient pas large... Soudain, une prise... et de taille. Tirant à deux sur la ligne, les pêcheurs, dans la phosphorescence de l'eau, virent monter vers eux, une sorte de forme allongée, aux reflets jaunes et verdâtres... Un fantôme venu des profondeurs !... Pris de panique, ils lâchèrent le filin et rentrèrent au port de toute la vitesse de leur moteur. Bien sûr, plus tard en y réfléchissant, le bon Sador pensa qu'il devait s'agir d'une vieille nasse à langoustes, abandonnée et couverte d'algues, que leur hameçon avait accrochée... Mais, superstitieux ou pas, il n'en eut jamais la certitude absolue.
 
Chez elles, les ménagères, ce jour-là, couvraient leur lit dès les premières lueurs de l'aurore, avec le plus beau drap qu'elles avaient brodé pour leur trousseau de mariée, et le couvre-lit blanc, fait au crochet par la grand-mère, qu'on sortait seulement pour les naissances, parce que, selon ce que les vieilles personnes racontaient, les morts de la famille venaient coucher à la maison. Les Oranais, plus forts que les dieux-lares des Romains et le culte des ancêtres des Japonais !!!

- "Ne ris pas de ces choses-là, tonto ! disait ma mère... Il y avait une fois (c'est comme ça que commencent toutes les légendes) une femme qui riait, elle aussi. Le jour des morts, exprès, elle n'avait pas fait son lit. Eh ben ! en revenant du marché, elle a entendu un gros soupir dans la chambre. Elle est rentrée, et elle a vu, étendue, sa fille qui était morte deux mois avant. De la peur qu'elle a eue, elle est tombée, raide, sans vie... Tu vois."
Je dois avouer que je ne voyais pas trop et que je n'ai toujours pas vu comment cette pauvre femme avait pu faire savoir aux voisines qui rapportaient l'histoire, de quoi elle était morte.

Et le 15 août !... Pendant longtemps, il fut considéré comme un jour néfaste pour les baignades et les sorties en mer. Il est vrai que très souvent à cette date, les rivages oranais étaient assaillis par les vagues tumultueuses que poussait le vent du Nord. Néanmoins, avec les congés payés et la fréquentation plus soutenue de nos plages, cette croyance (toujours pas une superstition !) a fini par s'estomper dans la mémoire collective.

Et le mois de mai !... Le mois de mai est tabou pour les mariages. Pour les chrétiens, se marier le mois de Marie, ce n'est pas le bonheur assuré pour les jeunes époux. Les bonnes gens n'hésitaient pas à vous donner comme exemple, tel couple qui, ayant enfreint cette règle, en avait subi les conséquences : elle, morte peu de temps après la noce ; lui, disparu pendant les événements d'Algérie... Ce n'est pas de la superstition, m'sieurs-dames, c'est de la religion : il faut respecter le mois de la Vierge. Pour les israélites, d'ailleurs, c'est presque la même chose : les mariages sont interdits entre Pessah, la fête de Pâques et Chavou'oth, période de sept semaines qui tombe souvent au mois de mai, et considérée comme un temps de demi-deuil, à cause du massacre, à cette époque, de milliers de soldats juifs de Bar Ko'hva par les Romains occupant la Palestine. Mais pour les chrétiens comme pour les juifs, les érudits vous diront que si superstition il y a, elle n'est certainement pas oranaise. Elle remonterait à la mythologie romaine qui se prononçait contre la célébration des mariages en mai. Les Romains croyaient dur comme fer que, durant ce mois, les âmes des défunts retournaient sur terre et troublaient les vivants.

Quoi qu'il en soit, le résultat était clair... Les premiers jours permis du mois de juin, les lions de bronze de la mairie ne savaient plus où donner de la tête pour voir les jeunes fiancées grimper à toute vitesse les escaliers de l'Hôtel de Ville, avant de filer dare-dare vers l'église ou la synagogue, dans l'espoir de rattraper le temps perdu. Bon ! Puisque vous insistez, je suis prêt à vous accorder que chez nous, les femmes étaient un peu superstitieuses. Il faut au moins reconnaître ça... Et, puisqu'on parle des jours fastes et néfastes du calendrier, quel meilleur exemple choisir que celui de l'almanach des PTT....
A l'occasion du nouvel an, aucune maîtresse de maison n'échappait au passage du facteur qui venait proposer son calendrier en échange de ses étrennes. Ce calendrier était généralement accroché au mur de la cuisine, comme "garniture", car c'était un des premiers éléments de décoration de bien des intérieurs. Mais, chez nous, le choix du calendrier - conditionné par " l'image " - donnait lieu à une sorte de rituel destiné à lutter contre la malchance, le mauvais oeil, la schcoumoune et la mala pata qui pouvaient vous menacer tout au long de la nouvelle année. Les premières gravures à écarter étaient celles qui représentaient des fleurs... Les fleurs, " c'est pour les enterrements "... A fuir comme la peste : aucun désir de connaître un malheur de ce genre à la maison... Et l'on vous affirmait le plus sérieusement du monde que " une telle... ou un tel... qui ne croyait pas ce qu'on lui disait et qui avait pris des fleurs, eh bien, dans l'année ... Enfin, vous voyez ce que je veux dire ! ".

Venaient, ensuite, les inévitables photographies de chiens et de chats... " Aïe ! les chiens et les chats, c'est des disputes avec les voisines "... L'argument était péremptoire... A éviter... Ne pas garder chez soi, cette incitation à la discorde avec le voisinage... Certaines lithographies représentaient des sous-bois de forêts, peuplés de cerfs ou de daims ; d'autres des manades de fiers taureaux, dans des sites de Camargue... A éliminer !... Des cornes, on n'en veut pas chez nous ! Ces bêtes-là, ça ne peut que vous attirer des ennuis conjugaux...
Les paysages trouvaient-ils grâce ? Quelques-uns, sans doute... et encore fallait-il ne pas choisir un ciel de tempête. Les femmes des pêcheurs de la Calère en savaient quelque chose... La mer ! c'était précisément ce qui était à redouter plus que tout. La représentation d'une marine, d'une plage, d'un lac, d'une rivière ou d'un quelconque décor sous la pluie... même les cimes enneigées étaient à craindre... " L'eau dans le calendrier, c'est des larmes pour toute l'année ! ".. Les portraits de bébés avaient un sens plus ambigu... Dans les familles nombreuses - généralement, les plus modestes - on ne souhaitait guère voir arriver une bouche supplémentaire ; aussi, refusait-on un almanach avec un bébé. " Que le bon Dieu, Il nous garde déjà ceux qu'on a "... Dans d'autres, en mal d'enfants, on s'empressait d'accrocher au mur l'éblouissant sourire d'un poupon. " Il porte bonheur et il appelle un autre bébé ! " - ceux qui alimentaient leur réflexion d'une certaine logique, ajoutaient " pour pas rester seul ! "
Finalement, les calendriers les plus recherchés étaient ceux où figuraient de belles moissons dorées : "Ça, c'est du pain à la maison !...", ou de superbes tableaux débordant de gibiers et de poissons ou croulant de fruits, dans le goût flamand ou italien de la Renaissance : " Ça, ma fille, c'est de l'abondance pour tous les jours ! "... Encore que, dès l'instant où l'on a su, "avec l'instruction qui nous venait", qu'il s'agissait de natures "mortes", le commentaire a été différent.

D'ailleurs la chance ou le pronostic n'étaient pas toujours fidèles au rendez-vous... Alors, on s'en prenait à ce brave Monsieur Rodriguez, facteur de la Marine, un monument de bonté et de patience... " Dites vous, le calendrier que vous m'avez " donné " l'an dernier - comme si le malheureux avait eu voix au chapitre, au moment du choix - il nous a " porté la zorra negra " ; dans d'autres quartiers, on affirmait : " rien qu'il nous a amené la schcoumoune ". " Ça, c'est tous les lapins et tous les perdreaux morts que y avait sur le dessin... " Il ne s'agissait pas d'une hypothèse, mais d'une affirmation. Et c'est ainsi que la superstition s'enrichissait en la matière, d'un nouvel interdit...

Alors, pour éviter toutes ces superstitions de bonnes femmes, l'Oranais avait choisi le calendrier du Zarragozano, qui présentait l'avantage inestimable, lorsque l'on n'avait pas la télévision, de vous donner en plus de la date, le bulletin de la météo. C'était un calendrier venu de la péninsule voisine, qui représentait un paysan de Sarragosse ou des Asturies - ce sont les boujadis de la montagne chez les Espagnols - tirant un âne qui refusait d'avancer. Ce bourricot avait une particularité météorologique. Sa queue n'était pas dessinée ; c'était un morceau de ficelle de chanvre dont on avait défait la tresse, qui sortait de derrière le carton, par un trou percé au bon endroit dans la croupe de l'animal. Le mode d'emploi pour les prédictions sur le temps, écrit en espagnol, était d'une logique qui écartait toute idée de superstition. Je vous en offre le texte et la traduction météo

Si la cola se seca : calor - Si la queue se sèche : de fortes chaleurs sont à craindre... canicule.
Si no le pasa nada : buen tiempo - Si rien ne se produit : beau temps fixe sur toute la région..
Si la cola se moja : Iluvia - Si la queue se mouille : pluies fines et averses passagères.
Si se moja mucho : temporal - Si elle se mouille beaucoup : pluies abondantes et tempête.
Si la cola se mueve : viento - Si la queue s'agite : de forts vents soufflent dans le secteur.
Si se mueve mucho : borrasca - Si elle s'agite beaucoup : Alerte rouge : risque d'orages.

Vous le sentez bien : la rigueur scientifique d'un tel système ne pouvait que satisfaire l'esprit rationnel des gens de chez nous.

Aussi, est-il nécessaire d'insister sur ce point : il faut faire taire tous les médisants qui prétendent que l'Oranais est un être superstitieux. Ne l'oubliez jamais, et tant pis pour les Français de France :
" Plus cartésien qu'un pied-noir d'Oranie, tu meurs ! "

La zorra : En Espagnol, la femelle du renard... " porter la zorra ", quelquefois " la zorra negra ", signifie provoquer autant de malchance que celle que peut connaître un paysan qui aurait un renard dans son poulailler.
Emile Serna Echo de l'Oranie - Nov-dec 2003

 
 
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